21 February 2017 / media relations / digital media / NL 

"Il faut oser s'uberiser soi-même"

Journaliste pour le magazine Trends-Tendances, Christophe Charlot a été l’un des premiers en Belgique à s’intéresser à l’économie collaborative. Passant de la théorie à la pratique, il a décidé de mettre à l’épreuve les principales plateformes présentes en Belgique en s’uberisant lui-même, que ce soit en louant sa propre habitation, en livrant des plats préparés, en cuisinant pour ses voisins ou en faisant des travaux de jardinage. Cette expérience, baptisée « UberizeME », a débouché sur une série d’articles et de vidéos, mais aussi sur un livre paru aux éditions Racine. Aujourd’hui, Christophe Charlot est reconnu comme l’un des principaux spécialistes belges de l’uberisation.

 

Pensez-vous vraiment que tous les métiers vont être touchés par le phénomène de l’uberisation ?

Oui. Evidemment, il faut bien définir ce qu’on entend par uberisation. Si on considère que c’est l’arrivée d’un concurrent issu du numérique qui bouleverse un secteur resté trop traditionnel en s’appuyant sur la technologie et sur la création de nouveaux usages, on peut dire que tous les secteurs vont être touchés. Une grande transformation digitale est à l’œuvre. On le voit dans le transport et l’hôtellerie avec Uber et Airbnb. Mais ça, c’est déjà presque de l’histoire ancienne. De plus en plus de secteurs sont touchés. Aujourd’hui, on parle progressivement des banquiers, des avocats, des comptables, des assureurs. Tous craignent l’arrivée de nouveaux acteurs qui vont marcher sur leurs plates-bandes.

Votre propre métier est-il impacté ? Existe-t-il déjà un Uber du journalisme ?

Si on parle de l’impact du digital, cela fait des années que la presse est touchée. Il suffit de penser aux petites annonces, qui sont disponibles en ligne depuis longtemps, ou à l’impact des réseaux sociaux. On peut dire également que le journalisme a été un métier uberisé avant l’heure, puisque les médias recourent massivement à des freelances, comme le fait Uber. L’étape suivante viendra de l’intelligence artificielle qui émerge. Beaucoup de gens restent sceptiques par rapport à ça, mais on voit que les algorithmes intelligents et les robots vont être très rapidement capables d’effectuer des tâches que l’on croyait exclusivement réservées à l’être humain. Des robots qui écrivent des articles, ça existe déjà. Des grands journaux comme le « Los Angeles Times » et « Le Monde » l’ont testé. Cela ne veut pas dire que tous les journalistes vont être remplacés. Au contraire, cela va sans doute libérer du temps pour permettre aux journalistes d’écrire des articles plus fouillés.

Qu’en est-il d’un métier de service comme le conseil en communication ? Pensez-vous qu’il pourrait lui aussi être uberisé ?

D’une certaine façon, ce métier est lui aussi déjà uberisé, notamment à cause du fait qu’énormément d’infos sont véhiculées par Twitter. Autre exemple : lors de la faillite de la société Take Eat Easy au mois de juillet de l’année passée, la communication vers la presse n’a pas été réalisée par une agence, mais par les fondateurs en direct via le site Medium, où de plus en plus de gens ont tendance à poster des blogs, des annonces et des communiqués. Quelque part, ça court-circuite le travail de certaines agences, même si ici non plus, tous les services ne seront pas remplacés. On voit aussi qu’il y a des start-ups qui se développent, notamment la plate-forme PressKing, créée en son temps par le studio belge eFounders, dont l’objectif était d’inaugurer une nouvelle façon de gérer les relations presse. Ces initiatives n’ont pas forcément beaucoup de succès pour le moment, mais on sent que beaucoup d’esprits entreprenants sont à l’œuvre pour tenter de s’approprier certains créneaux dans le secteur de la communication.

Quels conseils donneriez-vous aux communicateurs pour s’adapter à l’uberisation ?

La première étape pour tous les métiers confrontés à l’uberisation est d’identifier là où ils sont mauvais et leurs services qui ne sont pas optimaux. Car c’est là que se trouve la porte d’entrée utilisée par toutes les start-ups qui cherchent à réinventer un métier. La deuxième étape face à l’uberisation consiste, au contraire, à identifier ses points forts, afin de voir si la valeur ajoutée qu’on apporte à ses clients tient suffisamment la route face à de nouveaux acteurs du numérique. Troisièmement, il faut soi-même utiliser le numérique pour doper sa proposition de valeur au client, en voyant comment intégrer des nouveaux outils pour les mettre à disposition de ses clients. En quelque sorte, il faut oser s’uberiser soi-même. On peut comparer ça à ce qu’Apple a osé faire en lançant l’iPhone. Ils savaient que cela risquait de tuer l’iPod, qui était leur appareil phare de l’époque, mais ils l’ont fait quand même. Pour prendre ce genre de décisions, il faut du courage.

Après avoir expérimenté vous-même plusieurs formes d’économie collaborative, pourriez-vous être tenté d’abandonner le journalisme pour aller vers ces nouveaux métiers ?

Absolument pas ! A l’heure d’aujourd’hui, la plupart des prestations sur les plateformes d’économie collaborative restent des prestations à faible valeur ajoutée. De plus, elles ne sont pas du tout dans mon domaine d’activités. Cela dit, en tant que journaliste, je serais tout à fait prêt à m’uberiser. Pourquoi ne pas développer une nouvelle manière de traiter l’information, par exemple ? C’est un peu ce que j’ai essayé de faire avec « UberizeME », même si ce n’était pas forcément prémédité, puisque cette enquête de terrain a été déclinée en version papier, en version web, en version TV et en version capsules Internet. L’objectif était que chaque canal apporte autre chose, mais que l’ensemble demeure cohérent. Et je pense que pour aller vers plus de valeur ajoutée, les médias vont aller dans cette direction. La dynamique est d’ailleurs déjà à l’œuvre. 

 

Mathieu Van Overstraeten

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Christophe Charlot (Trends-Tendances)