20 June 2017 / public affairs /

Coup d'éclat du cdH : pivoter pour ne plus vivoter

Divorce fracassant entre le cdH et son partenaire socialiste. Le sursaut humaniste fait trembler le monde politique bruxello-wallon.

Partenaire (presque) incontournable pour qui veut former une majorité dans les enceintes régionales, le cdH signe un bruyant divorce avec le PS, son camarade depuis leurs unions régionales de 2004.

Celui qui est décrit comme le fidèle petit frère des socialos wallons dit ne plus supporter les écarts éthiques du Parti Socialiste. Du coup, son patron Benoît Lutgen - a.k.a. le chasseur ardennais - tire dans l'indétrônable parti bruxello-wallon qui, pas mal amoché par les scandales à répétition, traînait déjà un genou à terre. Une détonation stratégiquement payante ?

Eviter la contagion à l'approche des élections locales

Publifin, ISPPC de Charleroi, Samusocial, etc. Les affaires se multiplient au fil de l'année 2017. Toutes révèlent une certaine légèreté éthique de la part de mandataires, pour la plupart locaux. Si les affaires concernent bien l'ensemble du spectre politique du sud du pays, c'est la galaxie socialiste qui est principalement sous les feux de la rampe ; la formation dominant depuis des décennies le paysage politique francophone belge se voit assigner la principale responsabilité dans la faillite de la gouvernance.

Le dégoût du ministre-président Magnette et l'apparition d'une cellule contestatrice au cœur du PS (« Groupons-nous et demain ») sont autant de réactions jugées trop tardives. Les déboires et la démission du Mayeur de la puissante Ville de Bruxelles ont fini par rendre le parti infréquentable aux yeux des autres formations politiques.

Avec les élections communales et provinciales d'octobre 2018 en ligne de mire, le cdH choisit de se distancer au maximum d'un grand frère devenu trop embarrassant, par une sortie radicale dissolvant la fratrie rouge romaine. Rompre aussi les ponts avant que le Boulevard de l'Empereur ne se prononce sur un décumul des mandats sauce Ecolo, dont on n'est pas très friand au 41 Rue des Deux Eglises.

Le cdH balance à droite

L'urgence s'impose à tous les partis traditionnels plombés par l'actualité des affaires. Et les jeunes du cdH ont sans doute forcé la marche des instances dirigeantes. Après une vague de démissions à la pelle de membres et présidents des sections jeunes du cdH, il fallait réagir. Vite. Fort. Par cet appel du 19 juin, Benoît Lutgen unit ses troupes et détourne l'attention sur la crise interne du parti.

A travers son discours, le patron du cdH pousse également la droite du parti centriste au-devant de la scène (une économie qui « ne peut pas se consolider avec de nouvelles taxes », qui doit « se bâtir sur la confiance et l'esprit d'entreprendre », avec une « réduction drastique des outils et organismes publics »).

Une aubaine pour le Mouvement Réformateur, qui y voit l’occasion d’installer des majorités quasi-symétriques et de réaliser son ambition historique de revenir en Wallonie pour en chasser les socialistes. L'appel adressé au MR placera toutefois le parti centriste dans une position schizophrène : gouverner avec les libéraux dans les régionales pour les huer depuis l'opposition fédérale ? Pas sûr que l'électeur, confus par un rôle incarnant le mythique Janus, infléchira les faibles performances du cdH dans les sondages.

DéFI et Ecolo, pas trop chauds

Aux côtés du MR, quel(s) autre(s) partenaire(s) pour gouverner ? Ecolo joue souvent avec brio une partition d'opposition qui lui a permis de retrouver du panache. Les verts se sont engagés dans un travail de débusquage des manquements des coalitions au pouvoir, que ce soit à Namur ou à Bruxelles. Rejoindre des partis éclaboussés par d'autres Kazakhgate en échange de maigres responsabilités exécutives ? Peu séduisant pour les écologistes. A moins d'en retirer l'un ou l'autre trophée, sur la gouvernance justement.

Côté DéFI, on n'est pas non plus très enthousiaste. Didier Gosuin semble réticent à mettre en jeu son portefeuille de l'Economie pour un ancien ami libéral ou à revoir la stratégie 2025 qu'il coordonne avec son collègue Vervoort, socialiste de son état.

La sélection des « nouvelles majorités positives »

Car, au-delà des partenaires des futures coalitions, il faudra (re)négocier les accords de gouvernement dans non moins de trois entités. Les nouveaux venus ne manqueront pas de monnayer leur entrée dans les majorités et de vouloir courber les directions prises dans diverses politiques publiques. A l'approche des scrutins de 2018 et 2019, on peut toutefois douter que de nouvelles et importantes réformes structurelles voient le jour (voire que celles annoncées par une équipe PS-cdH devenue discordante aboutissent). Le cdH pourrait par contre faire passer des mesures que son ancien allié jugeait trop à droite ou tirer son épingle du jeu par une meilleure connaissance des dossiers wallons.

Il faudra aussi pourvoir les postes laissés vacants suite à l'exclusion des socialistes. Actuellement, le PS représente non moins de 12 portefeuilles ministériels (double casquette de Marcourt incluse) en Régions Wallonne et Bruxelloise, ainsi qu'à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sans revenir sur les couacs de casting des réformateurs au fédéral, il ne sera pas facile de trouver les ressources aptes à diriger les trois paquebots institutionnels vers la bonne gouvernance et le développement économique, social et environnemental souhaité par le président Bastognard du cdH.

Tout changement s'accompagne de risques et d’opportunités

En prenant un risque relatif et en appelant à de « nouvelles majorités positives », le patron du cdH aura quoi qu'il en soit reconfiguré la composition de la moitié des exécutifs du pays. De nouveaux ministres s'essaieront à la gouvernance avec leurs lots d'idées, dans des compétences primordiales comme l'Economie, la Recherche, l'Emploi ou l'Energie, pour ne citer que celles-là.

Entreprises et autres organisations devront apprendre à connaitre les nouvelles équipes dirigeantes ainsi que leurs projets dans les champs de l’action publique. Elles devront tisser, un peu plus tôt que ne le prévoyait le calendrier électoral, de nouvelles relations de confiance avec les représentants de l'autorité publique. C'est dans ce contexte de changement que le conseil en affaires publiques accompagne les organisations dans le développement d'une stratégie d'approche des parties prenantes politiques.

La décision de se détacher du PS se révèlera-t-elle salvatrice pour le cdH, dont on a souvent prédit la fin ? Outre le séisme qu'il causera au sein du monde politique bruxello-wallon, le choix des humanistes démontre une fois encore l'importance des partis pivots. Malgré leur taille relativement petite, ces derniers disposent du pouvoir de faire et de défaire les gouvernements. Sans trop se brûler les ailes ?

Benjamin Bergiers
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